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La grande question de notre époque est de savoir où se trouve la limite de notre développement

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Source : dualvoidanima via Giphy
Comment tout peut s'effondrer
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#collapsologie

Prenons la métaphore de la voiture. Au début de l’ère industrielle, elle apparaît. Quelques pays seulement montent dedans, démarrent, puis sont rejoints par d’autres tout au long du siècle. L’ensemble de ces pays embarqués, que nous appellerons la civilisation industrielle, a pris une trajectoire bien particulière [....]. Après un démarrage lent et progressif, la voiture prend de la vitesse à la fin de la Seconde Guerre mondiale, et entame une ascension époustouflante appelée « la grande accélération». Aujourd’hui, après quelques signes de surchauffe et de toussotement du moteur, l’aiguille de la vitesse se met à vaciller. Va-t-elle continuer à grimper ? Va-t-elle se stabiliser ? Va-t-elle redescendre ?

Nous avons beau l’avoir vu à l’école, nous ne sommes pas habitués à nous représenter une croissance exponentielle. Bien sûr, on voit une courbe qui part vers le haut, une croissance. Mais quelle croissance ! Alors que l’esprit humain s’imagine aisément une croissance arithmétique, par exemple un cheveu qui grandit d’un centimètre par mois, il peine à se représenter une exponentielle.

Si vous pliez en deux un grand morceau de tissu, après quatre pliages, son épaisseur mesurera environ 1 cm. Si vous pouviez le plier en deux encore 29 fois, l’épaisseur atteindrait 5 400 km, soit la distance Paris-Dubaï ! Quelques pliages de plus suffiraient à dépasser la distance Terre-Lune. Un PIB (par exemple celui de la Chine) qui croît de 7 % par an, représente une activité économique qui double tous les 10 ans, donc qui quadruple en 20 ans. Après 50 ans, nous avons affaire à un volume de 32 économies chinoises, soit, aux valeurs actuelles, l’équivalent de près de quatre économies mondiales supplémentaires ! Croyez-vous sincèrement que cela soit possible dans l’état actuel de notre planète ?

Les exemples ne manquent pas pour décrire l’incroyable comportement de la courbe exponentielle, de l’équation du nénuphar chère à Albert Jacquard, à l’échiquier dont on remplirait chaque case avec un nombre de grains de riz multiplié par deux  , tous montrent que cette dynamique est très surprenante, voire contre-intuitive : lorsque les effets de cette croissance deviennent visibles, il est souvent trop tard. En mathématiques, une fonction exponentielle monte jusqu’au ciel. Dans le monde réel, sur Terre, il y a un plafond bien avant. En écologie, ce plafond est appelé la capacité de charge d’un écosystème (notée K). Il y a en général trois manières pour un système de réagir à une exponentielle. Prenons l’exemple classique d’une population de lapins qui croît sur une prairie. Soit la population se stabilise doucement avant le plafond (elle ne croît donc plus, mais trouve un équilibre avec le milieu), soit la population dépasse le seuil maximal que peut supporter la prairie puis se stabilise dans une oscillation qui dégrade légèrement la prairie, soit elle transperce le plafond et continue d’accélérer (overshooting), ce qui mène à un effondrement de la prairie, suivi de la population de lapins.

Ces trois schémas théoriques peuvent servir à illustrer trois époques. En effet, le premier schéma correspond typiquement à l’écologie politique des années 1970 : on avait encore le temps et la possibilité d’emprunter une trajectoire de « développement durable » (ce que les anglophones appellent une « steady-state economy »). Le deuxième représente l’écologie des années 1990, époque où, grâce au concept d’empreinte écologique, nous nous sommes rendu compte que la capacité de charge globale de la Terre était dépassée. Depuis cette époque, chaque année, l’humanité dans son ensemble « consomme plus qu’une planète » et les écosystèmes se dégradent. [...] Depuis 20 ans, nous avons continué à accélérer en toute connaissance de cause, détruisant à un rythme encore plus soutenu le système-Terre, celui qui nous accueille et nous supporte. Quoi qu’en disent les optimistes, l’époque que nous vivons est clairement marquée par le spectre d’un effondrement.

L’accélération totale

Il convient désormais de se rendre compte que de nombreux paramètres de nos sociétés et de notre impact sur la planète montrent une allure exponentielle : la population, le PIB, la consommation d’eau et d’énergie, l’utilisation de fertilisants, la production de moteurs ou de téléphones, le tourisme, la concentration atmosphérique en gaz à effet de serre, le nombre d’inondations, les dégâts causés aux écosystèmes, la destruction des forêts, le taux d’extinction des espèces, etc. La liste est sans fin. Ce « tableau de bord », très connu parmi les scientifiques, est presque devenu le logo de la nouvelle époque géologique appelée Anthropocène, une époque où les humains sont devenus une force qui bouleverse les grands cycles biogéochimiques du système-Terre.-

Que s’est-il passé ? Pourquoi cet emballement ? Certains spécialistes de l’Anthropocène datent le début de cette époque au milieu du XIX e siècle, durant la révolution industrielle, lorsque l’usage du charbon et de la machine à vapeur s’est généralisé, a donné lieu au boom ferroviaire des années 1840, et qui a été suivi par la découverte des premiers gisements de pétrole. […]

L’âge de la machine thermique et des technosciences a remplacé celui des sociétés agraires et artisanales. L’apparition du transport rapide et bon marché a ouvert les routes commerciales et effacé les distances. Dans le monde industrialisé, les cadences infernales de l’automatisation des chaînes de production se sont généralisées et, progressivement, les niveaux de confort matériel ont globalement augmenté. Les progrès décisifs en matière d’hygiène publique, d’alimentation et de médecine ont augmenté la durée de vie et réduit considérablement les taux de mortalité. La population mondiale, qui doublait environ tous les 1 000 ans pendant les huit derniers millénaires, s’est mise à doubler en un siècle seulement ! De 1 milliard d’individus en 1830, nous sommes passés à 2 milliards en 1930. Puis, c’est l’accélération : il ne faut que 40 ans pour que la population double une fois de plus. Quatre milliards en 1970. Sept milliards aujourd’hui. En l’espace d’une vie, une personne née dans les années 1930 a donc vu la population passer de 2 milliards à 7 milliards ! Au cours du XX e siècle, la consommation d’énergie a été multipliée par 10, l’extraction de minéraux industriels par 27 et celle de matériaux de construction par 34 . L’échelle et la vitesse des changements que nous provoquons sont sans précédent dans l’histoire. Cette grande accélération se constate aussi au niveau social. Le philosophe et sociologue allemand Hartmut Rosa décrit trois dimensions de cette accélération sociale. La première est l’accélération technique : « l’augmentation des vitesses de déplacement et de communication est par ailleurs à l’origine de l’expérience si caractéristique des temps modernes du “rétrécissement de l’espace” : les distances spatiales semblent en effet se raccourcir à mesure que leur traversée devient plus rapide et plus simple ». La deuxième est l’accélération du changement social, c’est-à-dire que nos habitudes, nos schémas relationnels se transforment de plus en plus rapidement. Par exemple, « le fait que nos voisins emménagent puis repartent de plus en plus fréquemment, que nos partenaires (de tranches) de vie, de même que nos emplois ont une “demi-vie” de plus en plus courte, et que les modes vestimentaires, modèles de voiture et styles de musique se succèdent à vitesse croissante ». Nous assistons à un véritable « rétrécissement du présent ». Troisième accélération, celle du rythme de nos vies, car en réaction à l’accélération technique et sociale, nous essayons de vivre plus vite. Nous remplissons plus efficacement notre emploi du temps, évitons de « perdre » ce précieux temps, et bizarrement, tout ce que nous devons (et voulons) faire semble s’accroître indéfiniment. « Le “manque de temps” aigu est devenu un état permanent des sociétés modernes . » Résultat ? Fuite du bonheur, burnout et dépressions en masse. Et comble du progrès, cette accélération sociale que nous fabriquons/subissons sans relâche n’a même plus l’ambition d’améliorer notre niveau de vie, elle sert juste à maintenir le statu quo.

Où sont les limites ?

La grande question de notre époque est donc de savoir où se trouve le plafond . Avons-nous les capacités de continuer à accélérer ? Y a-t-il une limite (ou plusieurs) à notre croissance exponentielle ? Et si oui, combien de temps nous reste-t-il avant un effondrement ? Simple, voire simpliste, la métaphore de la voiture a le mérite de distinguer clairement les différents « problèmes » (appelons-les « crises ») auxquels nous sommes confrontés. Elle suggère qu’il existe deux types de limites, ou plus précisément, qu’il existe des limites (limits) et des frontières (boundaries). Les premières sont infranchissables car elles butent sur les lois de la thermodynamique : c’est le problème du réservoir d’essence. Les deuxièmes sont franchissables mais elles n’en sont pas moins sournoises, car invisibles, et on ne se rend compte qu’on les franchit que lorsqu’il est trop tard. C’est le problème de la vitesse et de la tenue de route du véhicule.

Les limites de notre civilisation sont imposées par les quantités de ressources dites « stock », par définition non- renouvelables (énergies fossiles et minerais), et les ressources « flux » (eau, bois, aliments, etc.) qui sont renouvelables mais que nous épuisons à un rythme bien trop soutenu pour qu’elles aient le temps de se régénérer. Le moteur a beau être toujours plus performant, il arrive un moment où il ne peut plus fonctionner, faute de carburant.

Les frontières de notre civilisation représentent des seuils à ne pas franchir sous peine de déstabiliser et de détruire les systèmes qui maintiennent notre civilisation en vie : le climat, les grands cycles du système-Terre, les écosystèmes – ce qui inclut tous les êtres vivants non-humains –, etc. Une vitesse trop élevée du véhicule ne permet plus de percevoir les détails de la route et augmente les risques d’accident. Nous tenterons de voir ce qui se passe lorsque, sans prévenir, la voiture quitte la piste balisée et entre dans un monde incertain et périlleux.

Ces crises sont de natures profondément différentes, mais ont toutes un même dénominateur commun : l’accélération de la voiture. De plus, chacune des limites et des frontières est à elle seule capable de sérieusement déstabiliser la civilisation. Le problème, dans notre cas, est que nous nous heurtons simultanément à plusieurs limites et que nous avons déjà dépassé plusieurs frontières !

Quant à la voiture en elle-même, elle s’est bien sûr perfectionnée au fil des décennies. Elle est devenue bien plus spacieuse, moderne et confortable, mais à quel prix ! Non seulement il est impossible de ralentir ou de tourner – la pédale d’accélérateur est fixée au plancher et la direction s’est bloquée –, mais, plus gênant, l’habitacle est devenu extrêmement fragile.

La voiture, c’est notre société, notre civilisation thermoindustrielle. Nous sommes embarqués dedans, GPS programmé sur une destination ensoleillée. Aucune pause n’est prévue. Assis confortablement dans l’habitacle, nous oublions la vitesse, nous ignorons les êtres vivants écrasés au passage, l’énergie faramineuse qui est dépensée et la quantité de gaz d’échappement que nous laissons derrière nous. Vous le savez bien, une fois sur l’autoroute, seules comptent l’heure d’arrivée, la température de la clim et la qualité de l’émission de radio…

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