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Toumo, ou le yoga de la chaleur intérieure

Toumo, ou le yoga de la chaleur intérieure Toumo, ou le yoga de la chaleur intérieure
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Voyage d'une parisienne à Lhassa
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Voyage d'une parisienne à Lhassa
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A
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Mais que se passait-il donc? Pas une étincelle ne jaillissait du silex. Le jeune homme s'acharnait en vain, autant eût valu qu'il frappât une motte de terre avec ses doigts pour en tirer du feu. Inspectant la bourse, il s'aperçut qu'elle était humide. Elle s'était probablement mouillée ainsi que le briquet qu'elle contenait, tandis que nous traversions les champs de neige, en montant vers le col.

Quoi qu’il en pût être, nous demeurions sans feu. La situation ne laissait pas que d'être sérieuse. Nous ne nous trouvions plus sur le sommet de la montagne, dans quelques heures le soleil se lèverait et, bien que la rivière, à côté de nous, fût couverte d'une épaisse couche de glace, nous n'avions guère à redouter de nous geler ; mais il n'en était pas moins certain que, par cette nuit de décembre, nous courions grand risque de prendre une pneumonie ou quelque autre vilaine maladie analogue.

- Jétsunema, me dit soudain Yongden, en déposant sur le sol le petit sac contenant le briquet inutile, vous êtes une initiée en toumo réskiang et pouvez vous passer de feu. Réchauffez-vous et ne vous occupez pas de moi. Je vais sauter et courir pour me tenir le sang en mouvement; n'ayez crainte, je ne prendrai pas mal.

Il était vrai que j'avais étudié auprès de deux anachorètes thibétains l'art singulier d'accroître la chaleur du corps. Pendant longtemps, les histoires rapportées dans les livres thibétains et celles que j'entendais raconter autour de moi sur ce sujet m'avaient fortement intriguée. Comme j'ai l'esprit quelque peu enclin aux investigations critiques et expérimentales, je ne manquai pas de concevoir un vif désir de voir par moi-même ce qui pouvait exister sous ces récits que j'étais tentée de tenir pour de pures fables.

Avec les plus grands difficultés, après avoir fait montre d'une persévérance obstinée dans mon désir d'être initiée à ce secret et m'être résignée à subir un certain nombre d'épreuves passablement fatigantes et quelquefois même un peu dangereuses, je réussis, enfin, à apprendre et à « voir ».

Je vis quelques-uns de ces maftres en l'art de toumo assia la neige, nuit après nuit, complètement nus, immobiles, abimés dans leurs méditations, tandis que les terribles rafales de l'hiver tourbillonnaient et hurlaient autour d'eux.

Je vis, à la brillante clarté de la pleine lune, l'examen fan tastique passé par leurs disciples: Quelques jeunes hommes étaient conduits, au ceur de l'hiver, sur le bord d'un lac ou d'une rivière et, là, dépouillés de tous vêtements, ils séchaient à même leur chair des draps trempés dans l'eau glaciale. Un drap devenait-il à peine sec, qu'un autre le remplaçait aussitôt. Raidi par le gel dès qu'il sortait de l'eau, il fumait bientôt sur les épaules du candidat réskiang1, comme s'il eût été appliqué sur un poêle brûlant.

Mais, mieux encore, j'appris le genre d'entraînement qui permet d'accomplir ces tours de force bizarres et, plus que jamais curieuse de pousser l'expérience jusqu'au bout, je m'y exerçai moi-même pendant cinq mois d'hiver, portant la mince robe de coton des novices à 3900 mètres d'altitude.

Toutefois, ayant appris ce que je souhaitais, il devenait inutile de prolonger mon apprentissage. Je n'étais point appelée à vivre habituellement dans les régions en vue desquelles ces pratiques ont été inventées. J'avais donc repris les habitudes plus vulgaires de faire du feu et de porter des vêtements chauds et étais fort loin d'être passée maître en toumo réskiang comme mon compagnon se l'imaginait.

Retournez à l'emplacement du camp et ramassez autant de bouse sèche et de menues branches que vous le pourrez, dis-je au lama. L'exercice vous empêchera de vous refroidir. Je vais m'occuper du feu. Il obéit, convaincu que le combustible serait inutile, mais une idée m'était venue. Le briquet et ses accessoires: le petit silex et la mousse pour recevoir les étincelles, pensai-je, sont froids, humides ou quoid e plus, je n'en sais rien. Ne pourrais-je pas les remettre en état de fonctionner en les réchauffant sur moi, de la même manière que je séchais des draps mouillés quand j'étudiais toumo réskiang? Il n'en coûtait rien d'essayer.

Je plaçai le briquet, le silex et une pincée de mousse sous mes vêtements et commençai l'exercice prescrit. J'ai dit que je sentais le besoin de dormir, lorsque je m'arrêtai pour camper. Le mouvement que je m'étais donné en aidant à planter la tente et en m'efforçant de faire du feu avait un peu secoué mon assoupissement, mais maintenant que je demeurais tranquillement assise, le sommeil me gagnait peu à peu. Mon esprit, néanmoins, restait entièrement concentrẻ sur l'idée de toumo et, machinalement, mais sans qu'aucu- ne autre pensée l'en fasse dévier, continuait dans l'état de demi-rêve, la marche régulière de la pratique commencée, Bientôt, je vis des flammes s'élever autour de moi; elles grandirent de plus en plus, m'enveloppèrent, courbant leurs langues rouges au-dessus de ma tête.

Je me sentais pénétrée par un délicieux bien-être... Un bruit pareil à celui du canon me fit sursauter : la glace se fendait sur la rivière. Instantanément, les flammes qui m'entouraient s'abaissèrent et disparurent comme si elles rentraient sous terre. J'ouvris les yeux. Le vent soufflait plus violemment encore qu'auparavant. Mon corps brûlait ; le résultat du rite, ou un accès de fièvre. Je ne m'attardai pas à rechercher ce quí en était. Le briquet allait faire son devoir, j'en étais convaincue. Je continuais mon rêve bien que je me fusse levée et marchasse vers la tente. Je sentais le feu sortir de ma tête, s'échapper de chacun de mes doigts. Je plaçai une poignée d'herbe sèche sur le sol, un tout petit fragment de bouse très sèche par-dessus, je saisis un peu de mousse entre mes doigts et je frappai le silex. Une vive étincelle en jaillit. Je frappai de nouveau, une nouvelle étincelle s'échappa... une autre... une autre; un feu d'artifice en miniature... Le feu était allumé, une petite flamme enfant, avide de se nourrir, de grandir et de vivre. J'ajoutai des brindilles et elle bondit plus haute. Lorsque Yongden revint avec une forte quantité de bouse sèche et quelques branches sous son bras, il fut joyeusement étonné.

- Comment avez-vous fait? me demanda-t-il.

- C'est le feu de toumo, répondis-je en souriant. Le lama me regarda attentivement.

- C'est vrai, dit-il, votre visage est tout rouge et vos yeux sont si brillants... Bon, bon, répliquai-je, c'est parfait. Dispensez-vous de commentaires sur ce sujet et préparez-moi vivement une bonne tasse de thé beurré.

J'ai besoin d'une boisson chaude. Je craignais un peu quelque suite fâcheuse pour le lendemain, mais je me réveillai en parfaite santé quand le soleil pénétra à travers le mince coton de notre tente. Ce même jour nous sortîmes de la vallée que nous suivions depuis le pied de la Déou la, Elle débouchait dans une autre vallée beaucoup plus large, qui s'allongeait à perte de vue en- tre de hautes chaînes de montagnes. Le soleil brillait moins vif que d'ordinaire, quelques légers nuages blancs erraient par le ciel d'un bleu plus pâle qu'il ne l'avait été pendant les semaines précédentes.

Baignant dans une lumière très douce, le pays absolument vide où nous entrions dégageait une impression toute spéciale de fraîcheur et de jeunesse. Nul vestige de campement, nulle trace de vie humaine n'étaient visibles. Nous cheminions à travers ce charmant désert comme si nous avions été les premiers et les seuls habitants de la terre inspectant leur domaine. Nous ne craignions pas de nous égarer ayant pour guide une claire rivière formée de plusieurs cours d'eau: celui venant du col de Déou, un autre descendant des pentes qui paraissaient bloquer la vallée et un gros ruisseau sortant d'une sorte de redan de la montagne. Après quelques heures de marche, je distinguai vaguement des points noirs dispersés parmi l'herbe rase. La distance à laquelle ils se trouvaient ne nous permettait pas de reconnaître leur nature, mais me rappelant ce qui m'avait été dit à Tachi tsé au sujet de dokpas passant l'hiver dans ces alpages, je devinai qu'il s'agissait de yaks et nous nous mîmes à chercher du regard l'habitation des maîtres du troupeau.

Nous marchâmes encore longtemps avant de découvrir un camp bâti en pierres sèches, selon la coutume des Thibétains vivant dans les hautes terres. Un chörten et un petit mendong attestaient la piété des habitants du lieu. Mais au Thibet, comme partout ailleurs, les démonstrations extérieures de la dévotion ne sont pas toujours accompagnées par une pratique effective de la bienveillance et de la charité.

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johnmauricio via Artstation

Les humains sont des amphibiens, moitié esprit et moitié animal. (La détermination de l'ennemi à produire un hybride aussi révoltant a été l'une des choses qui a déterminé Notre Père à lui retirer son soutien). En tant qu'esprits, ils appartiennent au monde éternel, mais en tant qu'animaux, ils habitent le temps. Cela signifie que si leur esprit peut être dirigé vers un objet éternel, leurs corps, leurs passions et leurs imaginations sont en perpétuel changement, car être dans le temps signifie changer.

Leur approche la plus proche de la constance est donc l'ondulation, c'est-à-dire le retour répété à un niveau à partir duquel ils retombent sans cesse, une série de creux et de sommets. Si vous aviez observé attentivement votre patient, vous auriez vu cette ondulation dans tous les compartiments de sa vie - son intérêt pour son travail, son affection pour ses amis, ses appétits physiques, tout monte et descend. Tant qu'il vivra sur terre, les périodes de richesse et de vivacité émotionnelle et corporelle alterneront avec des périodes d'engourdissement et de pauvreté.

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